Nature - N°73 - Mai/Juin 2006

Retour en grâce pour le chêne-liège

Les six derniers industriels landais du liège se sont regroupés pour relancer la culture de leur matière première dans le Marensin.

 

Le pin est l’essence reine du massif landais. Les cartes postales anciennes présentant de fiers gemmeurs béret vissé jusqu’aux oreilles et hapchot à la main tendent même à laisser penser qu’il en a toujours été ainsi. Pourtant au xixe siècle, c’est le chêne-liège qui était le pilier de l’économie forestière locale. Profitant de la proximité du vignoble bordelais, l’industrie de la bouchonnerie s’était largement développée. Mais dans les années 1950, victime des importations en provenance de pays à faible coût de main d’œuvre (Espagne, Portugal, Algérie) et de l’exploitation beaucoup plus lucrative du pin maritime, la culture du liège a peu à peu disparu du Marensin.

Depuis 2000, des industriels soustonnais ont décidé de relancer cette production localement. Initiée par deux entreprises, Au Liégeur et Agglolux-CBL (JdP n° 50), cette démarche s’étend aujourd’hui aux six derniers industriels landais du liège. Aux deux précurseurs, se sont ajoutés les établissements Au Chêne-liège et Liegisol de Soustons, Aliécor de Magescq et Bourrassé de Tosse. Regroupées depuis l’année dernière au sein de l’association «Liège gascon», ces entreprises souhaitent relancer la filière marensine.

Au départ, entre 2000 et 2004, les récoltes de liège ont eu lieu exclusivement en forêt publique, grâce au soutien de l’ONF (Office national des forêts). Mais 90 % de la forêt étant détenus par des sylviculteurs privés, il a rapidement fallu se tourner vers d’autres interlocuteurs pour assurer l’approvisionnement. En 2005, par l’intermédiaire du Centre de productivité et d’action forestière d’Aquitaine, et grâce au soutien financier du Conseil général et du Conseil régional, un inventaire exhaustif de la ressource a été réalisé dans les 37 000 hectares de forêt privée du Marensin.

Rendus publics en décembre dernier, les résultats de cette étude ont démontré que sur l’aire étudiée, 2 700 hectares sont plantés de chênes-lièges majoritairement organisés en peuplements. «Cela signifie que le projet de l’association Liège gascon est envisageable de manière réaliste», estime Rémi Rodriguez, conseiller forestier de la Chambre d’agriculture des Landes.

Pour autant, la présence d’une ressource suffisante n’est pas la seule condition à la relance de la filière. Encore faut-il disposer d’une main d’œuvre qualifiée sachant «lever» (récolter) le liège, un savoir-faire qui s’était presque perdu. «Entre 2000 et 2004, nous avons formé des chômeurs et des étudiants. Mais la récolte du liège étant une activité très saisonnière, cette main d’œuvre n’est pas pérenne, alors que notre projet s’inscrit sur le long terme», explique Emilie Deportes, chargée de mission pour l’association Liège gascon. Pour remédier à ce problème, il a été décidé de faire appel aux salariés d’un entrepreneur de travaux forestiers. Une équipe de trois personnes sera formée en juillet à l’Institut méditerranéen du liège, situé dans les Pyrénées-Orientales. Et dès le mois d’août, elle mettra ses leçons en application en procédant aux premières levées en forêt privée.

 

Double intérêt

 

L’intérêt de relancer la filière locale est double pour l’association. D’une part, même si à terme, seuls 25 % des besoins seront couverts par le liège landais, cet approvisionnement permettra aux entreprises de s’assurer une certaine indépendance vis-à-vis des marchés. «Au niveau mondial, il n’y a que sept pays producteurs, les cours sont donc très fluctuants. De plus, l’augmentation du prix du transport est une donnée à prendre en compte.»

Mais pour la plus grande part, cet engagement relève plutôt d’une démarche de conservation. «Le chêne-liège est un véritable patrimoine local. Mais en raison des pratiques culturales intensives au profit du pin maritime, il régresse et risque un jour de disparaître. Comme tout patrimoine, il demande à être préservé, protégé et développé.» L’ambition est d’autant plus louable que les premières récoltes seront de qualité médiocre.

En effet, il existe trois types de liège. Le liège mâle n’a jamais été levé. Le liège femelle a déjà été levé au moins une fois et offre la meilleure qualité. Enfin, le liège surépais est un liège femelle qu’on a laissé pousser trop longtemps et qui offre une faible qualité (à peu près égale à celle du liège mâle). Or l’inventaire réalisé en 2005 révèle que 75 % des chênes présents dans le Marensin sont composés de liège surépais, et seulement 2 % de liège femelle.

Heureusement, si le monde économique du liège repose sur le bouchon, qui nécessite une matière première de grande qualité, la force de l’association est de regrouper des entreprises aux activités variées. Ainsi, Agglolux-CBL produit toutes sortes de produits en aggloméré, qui ne réclament pas du liège de premier choix. «Localement on pourra donc valoriser toutes les qualités de liège», s’enthousiasme Emilie Deportes.

L’enjeu de relancer une filière gasconne dépasse les seuls intérêts économiques des industriels du liège. Il vise à préserver une espèce indissociable du département et à développer localement une nouvelle activité économique. Reste à convaincre sylviculteurs et pouvoirs publics du bien-fondé de la démarche. Un travail de longue haleine. Alors qu’une dizaine de communes forestières du Marensin ont été sollicitées pour accompagner l’association dans son aventure, seules deux, Hossegor et Capbreton, ont à ce jour répondu positivement.

 


Bénéfices sanitaires, écologiques et paysagers

 

Pour relancer la culture du chêne-liège dans le Marensin, l’association Liège gascon est consciente qu’il va lui falloir user de tous les arguments pour convaincre les partenaires indissociables de la réussite du projet. «Que les sylviculteurs ne se fassent pas d’illusions, ce n’est pas grâce au chêne-liège qu’ils obtiendront des retombées financières» prévient Emilie Deportes. Un arbre ne se récolte que tous les douze ans pour une production moyenne de dix kilos de liège, dont le cours avoisine les huit centimes le kilo… Les avantages à conserver des chênes-lièges au milieu des peuplements de pins, où on les retrouve le plus souvent, sont d’un autre ordre. Garante de biodiversité, la préservation de l’espèce sur les parcelles de pins permet de limiter les attaques de parasites sur ces derniers. Le chêne peut aussi devenir une essence de substitution dans les zones touchées par l’armillaire (champignon) ou dans les pentes où la sylviculture du pin n’est pas possible.

Quant à l’intérêt pour les communes de conserver leurs peuplements, il est avant tout paysager. «Les touristes viennent dans la région pour ses paysages agréables et diversifiés. Préserver les chênes-lièges, c’est préserver ce capital.»

Commentaires des internautes
sene - le 31/03/2011 à 19:52
Très intéressant merci. Pourquoi dit-on que les feuilles du chêne-liège sont persistantes. Je suis dans les Landes, et ces arbres perdent leurs feuilles. Le chêne gascon est-il une espèce à-part?
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